Les fantômes d'Eyes Wide Shut
Le titre énigmatique du dernier film de Stanley Kubrick résonne comme un reproche.
Piqué au vif, le public s’est imaginé qu’ Eyes Wide Shut (1999) lui ouvrait les yeux sur la teneur des loisirs des ultra-riches.
C’est une hypothèse mais ce n’est pas la seule.
La réception à Somerton pourrait n’être qu’un tableau de l’esprit du temps.
Elle coagule les fantasmes d’une époque où l’œil, siège de l’envie, règne en maître et enchaîne monsieur Tout-le-Monde dans les catacombes de la cupidité et de la luxure.
L’univers de Cape rouge nous tourmente car il occasionne malicieusement un duel souterrain, dans nos cœurs, entre la peur et le désir.
Nos consciences se brouillent, le piège se referme, et Kubrick peut savourer sa victoire : les fantômes qu’il a savamment insérés dans son film resteront imperceptibles aux grands aveugles qu’il a ensorcelés.
C’est paradoxalement si l’effroi prend l’avantage, et transperce la convoitise, que le duel qui nous agite touche à sa fin et que l’hypnose se dissipe.
La séquence à la morgue semble clore une chasse – de près de deux décennies – dont la femme est le gibier.
La traque occupe une bonne partie de Shining (1980).
L’hallali (agonie de la snipeuse vietnamienne) clôture, pour ainsi dire, Full Metal Jacket (1987). Et le cadavre de Mandy pourrait dès lors faire figure d’abominable trophée.
Diantre !
Hâtons-nous de nous remémorer le sort des femmes dans l’œuvre de l’ermite de Childwickbury - en laissant de côté Spartacus, puisqu’il n’a pas présidé à sa genèse.
Suicide (ou assimilé) : Iris (Le Baiser du Tueur), Charlotte Haze (Lolita), Mandy (Eyes Wide Shut). Tentative de suicide : Lady Lyndon (Barry Lyndon). Meurtre : la jeune paysanne (Fear and Desire), Sherry Peatty (L’Ultime Razzia), la femme aux chats (Orange mécanique). Tentative de Meurtre : Wendy Torrance (Shining). Exécution : la snipeuse vietnamienne (Full Metal Jacket).
Et ce n’est pas tout...
Le général dément de Docteur Folamour emprunte son nom (Jack D. Ripper) au plus célèbre assassin de prostituées (Jack l’Éventreur). Et la base russe conclusivement frappée par la bombe du B-52 américain se nomme Laputa (« la pute » en espagnol).
« Et l’on relèvera que Lolita (1962) commence et se termine par la scène où Humbert Humbert perfore de balles de bas en haut, pour achever Clare Quilty qui s’est effondré juste derrière, le portrait pictural d’une élégante jeune femme : cette toile transpercée est la dernière image du film, la dernière balle troue le visage de la belle, et cette petite trouvaille hautement visuelle, parfaitement absente du roman de Nabokov, nous semble en dire long.»
Autant dire que la gent féminine n’est, chez Stanley Kubrick, en sécurité que sur Les Sentiers de la gloire (1957) ou dans l’immensité du cosmos (2001, l’Odyssée de l’espace, 1968), soit très curieusement – ou non – dans les deux seuls films où l’on entend le son de la voix d’une femme de sa propre famille, habitant sa propre maison : sa troisième épouse Christiane dans le premier, et leur petite fille Vivian dans le second.
Le fantôme de Ruth Sobotka
« Mais ce qu’ignore peut-être Christiane Kubrick, c’est que son mari a subrepticement introduit dans le film un écho au paroxysme de sa passion amoureuse pour Ruth Sobotka.
Ruth fut membre du New York City Ballet du chorégraphe George Balanchine et dansa dans la version de Casse-Noisette qu’il créa en 1954 et que sa troupe reprit chaque année pour les fêtes de Noël.
Le mariage de Ruth et de Stanley ayant eu lieu le 15 janvier 1955, on devine que la regarder danser, quelques semaines plus tôt, dans le ballet-féerie de Tchaïkovski, fut pour lui une expérience extatique.
La nouvelle de Schnitzler se situait pendant le carnaval, à l’approche du printemps.
Non seulement Kubrick l’a-t-il transposée, avec des sapins enguirlandés nous le rappelant à intervalles réguliers, pendant les fêtes de Noël, mais au tout début du film, alors que Bill et Alice Harford s’apprêtent à quitter leur appartement pour se rendre chez les Ziegler, voilà que leur petite fille Helena demande gentiment à sa mère la permission de regarder en son absence... Casse- Noisette, à 21 heures, à la télévision.
Les deux seuls films de Kubrick situés dans sa ville natale sont Le Baiser du tueur et Eyes Wide Shut.
Dans l’un comme dans l’autre, les danses de Ruth Sobotka sont un souvenir : un souvenir de Gloria évoquant le destin tragique de sa sœur aînée dans Le Baiser du tueur, et un souvenir de Stanley religieusement glissé dans Eyes Wide Shut. »
Le fantôme de Lili Schnitzler
« On se souvient que Vivian Kubrick devint scientologue au mitan des années 1990 et finit par rompre avec son père.
Et l’on a relevé que Stanley a choisi, pour jouer le rôle de la prostituée masquée offrant sa vie pendant l’orgie, une actrice dont le prénom, Abigail, est aussi celui que Vivian s’est attribuée pour signer sa composition musicale dans le précédent film de son père, Full Metal Jacket.
Or au chapitre des filles psychiquement fragiles, la famille Schnitzler ne fut pas en reste : personnalité très perturbée, l’unique fille d’Arthur Schnitzler, Lili, s’est suicidée à l’âge de dix-huit ans.
« En 1926, Lili Schnitzler a dix-sept ans. C’est une jeune fille au caractère plutôt instable. Elle a fréquemment souffert d’anorexie et de dépression et s’est assez souvent abandonnée à des fantasmes et des passions amoureuses insensées, comme celle qu’elle nourrissait pour l’acteur de cinéma Conrad Veidt, occasionnant chez ses parents de graves inquiétudes. En août, Lili supplie son père de lui accorder la permission de passer des vacances à Venise avec sa mère. Le 13 septembre, Lili se trouve assise avec Olga à une table du café Florian et voit passer un bel homme en uniforme d’officier qu’elle avait déjà entrevu l’année précédente et qui l’avait fascinée. Cette fois-ci, elle veut absolument faire sa connaissance et, intrépide, y parvient. Il s’appelle Arnoldo Cappellini. C’est un capitaine de la Milice fasciste et il est nettement plus âgé qu’elle. Lili en tombe très vite éperdument amoureuse. Le capitaine n’est pas insensible au charme de la demoiselle et en demande la main peu de temps après. [...] Le mariage sera célébré à Vienne le 30 juin 1927, à peine plus de neuf mois après leur rencontre. [...] Dans l’après-midi du 25 juillet 1928, Lili et Arnoldo s’apprêtent à sortir après une légère dispute. Lili se rend dans la salle de bain et, un instant plus tard, imprévisiblement, se tire un coup de pistolet dans la poitrine. La blessure est sans gravité et la jeune fille est portée à l’hôpital puis opérée. Hélas, quoique les organes vitaux n’aient pas été touchés, le projectile était rouillé et provoqua une septicémie. Lili meurt le soir du 26. » (Arthur Schnitzler, Diari e lettere. Introduzione, traduzione e cura di Giuseppe Farese, Le Comete/Feltrinelli, 2006, p. 27-28.)
[...] L’histoire d’amour de Lili Schnitzler et d’Arnoldo Cappellini commence au café Florian, place Saint-Marc, à Venise, là où se tient précisément Blume dans le passage de Blume in Love que regarde Alice (Nicole Kidman) dans sa cuisine lorsqu’on la surprend, pour la première fois, visionnant ce film qui, comme la relation de Lili et de son mari, commence et se termine dans la Cité des Doges.
On remarquera par ailleurs que Mandy, inanimée, dans la salle de bain de Victor Ziegler, évoque fatalement Lili Schnitzler : celle-ci se tire une balle dans la poitrine dans une salle de bain et y survit provisoirement ; la blessure n’est pas mortelle et le décès ne survient que le lendemain, on l’a vu, d’une septicémie.
Ayant ruminé sa fascination pour Traumnovelle pendant plus de trente ans et scruté cette œuvre jusqu’à rencontrer un descendant d’Arthur Schnitzler, Kubrick n’ignorait assurément pas le détail qui tue : Lili Schnitzler est morte le jour de sa propre naissance, le 26 juillet 1928.
Prise de contractions, Nina Blume quitte la place Saint-Marc, avec Stephen Blume, à la toute fin de Blume in Love, pour aller accoucher.
Une Jeune-Fille meurt tragiquement à New York (Eyes Wide Shut) et un enfant naît à Venise (Blume in Love).
Les deux films intervertissent donc les localisations de deux événements bien réels advenus le 26 juillet 1928 : une Jeune-Fille, Lili Schnitzler, meurt tragiquement à Venise et un enfant, Stanley Kubrick, naît à New York.
Kubrick savait ce qu’il faisait et la farce morbide a échappé à son parachèvement : il était initialement prévu d’accompagner la scène où Bill contemple Mandy à la morgue du « Liebestod » (« love/death ») de Wagner (Tristan et Iseult) résonnant pendant la dernière séquence, celle du départ précipité vers un hôpital vénitien, de Blume in Love (Robert P. Kolker et Nathan Abrams, Eyes Wide Shut : Stanley Kubrick and the making of his final film, Oxford University Press, 2019, p. 99.).
[...] Si Eyes Wide Shut a enfanté les plus délirantes théories, c’est qu’il recelait effectivement un secret, un fantôme, et que nombre de ses spectateurs l’ont pressenti.
Kolker et Abrams se gaussent des conspirationnistes qui « veulent un film secret à l’intérieur du film existant » (Robert P. Kolker et Nathan Abrams, Eyes Wide Shut : Stanley Kubrick and the making of his final film, Oxford University Press, 2019, p. 144.).
Il y a littéralement, dans Eyes Wide Shut, un autre film, Blume in Love, à l’intérieur du film, et il recèle bien des secrets, le moindre n’étant pas le fantôme de Lili Schnitzler. »
Le fantôme de Paul Mazursky
« Dans Fear and Desire (1953), son premier long-métrage de fiction, un soldat tue accidentellement une jeune femme et sombre instantanément dans la folie.
[...] « [Fear and Desire] ne contient qu’une seule scène mémorable, quand les quatre soldats
kidnappent une fille du camp ennemi et l’attachent à un arbre. Sidney (Paul Mazursky) danse autour
de la fille, qui reste impassible, le visage inexpressif, et il se lance dans un monologue dément, à la
Bergman, renvoyant à La Tempête de Shakespeare [...]. La fille détache ses liens et tente de s’enfuir, et Sidney fait feu et la tue. » (David Mikics, Stanley Kubrick. American Filmmaker, Yale
University Press, 2020, p. 23.)
[...] Mais Kubrick se demande depuis toujours comment commettre un féminicide sans devenir fou et estime avoir trouvé la réponse : il faut que sa victime le réclame – solennellement ou 15 fois de suite [1].
Pouvait-il donc mettre en scène la solution du problème (Cape rouge) sans rappeler l’énoncé du problème (Sidney) ?
Si Kubrick a voulu qu’Alice regarde Blume in Love, c’est notamment parce que son réalisateur, Paul Mazursky, n’est autre que l’acteur qui jouait Sidney dans Fear and Desire, et qu’il y joue même un petit rôle : celui d’un très cher ami de Blume, le protagoniste, nommé Hellman.
On peut en déduire qu’à travers Blume in Love, le réalisateur d’Eyes Wide Shut dit souterrainement deux choses à Alice, l’épouse-vipère venant d’anéantir moralement le père de sa fille.
La première, c’est que n’ayant ni l’apparence ni les manières de mégère de madame Cramer (Shelley Winters) [2], elle n’est certes pas menacée d’être traitée de la sorte par son mari.
La seconde, c’est qu’elle aurait tort, pour autant, de se croire invincible : la marionnette (Paul Mazursky simple acteur) est devenue marionnettiste (Paul Mazursky metteur en scène) et le doux, féminolâtre et peureux Sidney (Paul Mazursky dans Fear and Desire) est devenu Hellman (Paul Mazursky dans Blume in Love)...
Incapable de tuer une femme sans devenir fou, Sidney, le fragment [3] le plus fragile de Stanley Kubrick, a disparu, laissant place à un marionnettiste omnipotent théâtralisant sa condition d’homme de l’enfer (Hellman) : Cape rouge.
À bon entendeur, salut, semble donc susurrer Kubrick à l’oreille d’Alice Harford sans autre intention que de lui glacer le sang et de la regarder choir de son piédestal d’arrogance féministe : « Les millions d’années d’évolution, c’est ça ? C’est ça ? L’homme doit la fourrer partout, mais pour la femme ça se limite à sécurité, engagement... et autres foutaises ! » (Alice à Bill lors de la dispute dans la chambre, Eyes Wide Shut, Pocket, 1999, p. 138.)
Il lui suffit de la mettre en scène en pleurs, effrayée par son cauchemar, au crépuscule du film, pour s’estimer satisfait.
Kubrick se démarque nettement, sur ce point, de Traumnovelle, où le cauchemar de l’épouse intervient en amont, comme le paroxysme de l’humiliation du mari. Pour y avoir refusé de commettre l’adultère avec la reine d’un pays imaginaire, Florestan y est en effet condamné à la crucifixion... sous les ricanements d’Albertine : « J’espérais qu’au moins tu entendrais mon rire pendant qu’on te clouait sur la croix. Et c’est alors que je partis d’un rire aussi perçant, aussi bruyant que possible. C’est le rire que tu as entendu, Florestan, quand je me suis réveillée. » (Eyes Wide Shut : "Rien qu’un rêve" de Arthur Schnitzler, suivi du scénario de Stanley Kubrick et Frederic Raphael, Pocket, 1999, p. 70.)
[...] Les cadavres de Lili et de Mandy, de l’ado et de la bacchante, de la lolita et de la « reine de beauté », sont le lot de consolation du fantôme de Jack Torrance.
Les féministes ont bien tort de confondre crime passionnel et féminicide : chez Kubrick, le féminicide au sens strict (Jack l’Éventreur) est un plan B.
Dans cette hideuse partie d’échecs contre le sexe opposé, Paul Mazursky occupe une place pour le moins singulière, et le choix du terme Fidelio résonne aussi comme un clin d’œil appuyé au dernier film du réalisateur de Blume in Love : Faithful (Ma femme me tue).
Dans cette comédie dramatique sortie en 1996, un homme prénommé Jack, et joué par Ryan O’Neal, appointe un tueur pour se débarrasser de son épouse... sans que ce lugubre dessein n’aboutisse. »
Le fantôme de Victor Frankenstein
« La romancière [Diane Johnson, coscénariste de Shining] donnait un cours sur le roman gothique à Berkeley. Lorsque Kubrick l’apprit, il se mit à aborder d’autres sujets de conversation. Que pensait- elle du Frankenstein de Mary Shelley ? » (John Baxter, Stanley Kubrick, Le Seuil, 1999, p. 301.)
[...] Lolita puis 2001, l’Odyssée de l’espace et enfin Eyes Wide Shut, Kubrick nimbe trois de ses films de la présence spectrale du Prométhée moderne.
« HAL et la créature de Frankenstein ont plus d’un point commun. » (Michel Chion, Stanley Kubrick. L’humain ni plus ni moins, Cahiers du cinéma/auteurs, 2005, p. 173.)
« Par exemple, 2001, c’est une réflexion, entre autres, sur Frankenstein : l’être humain a construit un ordinateur, HAL 9000, et ce HAL, cet ordinateur, se révolte, et finalement, devient paranoïaque, et finalement c’est l’histoire de Frankenstein, du docteur Frankenstein, c’est la créature qui se rebelle [...]. » (Conférence de Michel Ciment à la cinémathèque de Toulouse, le 17 juin 2015, dans le cadre de la rétrospective Stanley Kubrick.)
Frankenstein s’est échappé (1957) n’est que l’une des multiples adaptations cinématographiques du fameux roman de Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818).
Sa présence dans Lolita – où Humbert, Charlotte et Dolorès le regardent, assis côte à côte dans la voiture – tient au fait que ce film de Terence Fisher, sorti le 20 juillet 1957 aux États-Unis, fut un très gros succès commercial [4] et qu’il est donc tout à fait crédible et anodin que la petite famille, si je puis dire, se soit offerte ce divertissement.
Mais le goût immodéré de Stanley Kubrick pour les morts violentes – et en particulier les suicides – de femmes laisse supposer que l’histoire personnelle de Mary Shelley est aussi pour quelque chose dans le choix de ce film-ci.
Mary Wollstonecraft Godwin entame une liaison, à l’âge de 16 ans, avec un homme marié, le poète romantique Percy Bysshe Shelley, qui abandonne son fils et sa femme enceinte, Harriet, le 28 juillet 1814, pour s’enfuir avec elle en France puis en Suisse. Elle l’épousera le 30 décembre 1816, trois semaines après le suicide d’Harriet, qui laisse un mot où elle souhaite à son mari de profiter du bonheur dont il l’a privée, puis se noie dans La Serpentine, à Londres. Fanny Imlay, la demi-sœur de Mary Shelley, née d’une liaison adultère de leur mère, s’était quant à elle suicidée deux mois plus tôt, à 22 ans.
Qu’un double suicide féminin accompagne la création d’une œuvre monumentale – ébauchée en juin 1816 – et voilà Stanley Kubrick, l’homme des émotions laides et du féminicide onirique obsessionnel, tout à fait électrisé.
Il laissera consciencieusement l’empreinte du fantôme de Mary Shelley et de son Prométhée moderne sur le peu que nous sachions du Versailles satanique d’Eyes Wide Shut.
La version définitive de Fidelio – le mot de passe – fut créée à Vienne le 23 mai 1814 et cet hymne à l’amour conjugal trouve évidemment sa plus parfaite antithèse dans la tragédie qu’affronte Harriet Shelley, deux mois plus tard, lorsque son mari prend la poudre d’escampette avec la future Mary Shelley.
S’ajoute à cette concordance chronologique, certes peu significative, que l’interprète de Cape rouge, Leon Vitali, nommément cité dans l’article qui relate l’overdose de Mandy, n’eut jusque-là, au cours de son infime carrière d’acteur, que deux rôles autres qu’anecdotiques, celui de lord Bullingdon dans Barry Lyndon et le rôle-titre du Victor Frankenstein [5] de Calvin Floyd (1977), et que le seul hôte masculin (légitime) de l’orgie dont nous connaissons l’identité et le visage se prénomme, comme par hasard, Victor (Ziegler).
Last but not least, le nom de la splendide demeure où se tient l’orgie, à savoir Somerton, s’inspire très probablement du nom du faubourg de Londres où vit le jour la future Mary Shelley : Somers Town.
Nous nous sommes déjà appesantis sur le « dépeçage » de Mandy (jouée par trois actrices), mais ce détail prend désormais une tout autre dimension si plane sur Cape rouge l’ombre du docteur Frankenstein.
Si Cape rouge s’apparente quelque peu au docteur Frankenstein et si Mandy est un être composite, façonné à partir de trois fragments de belles jeunes femmes, n’est-elle pas une figuration du monstre du roman de Mary Shelley ? »
Le sceptre des spectres du caveau des Lyndon
Sous le masque doré de Cape rouge se cache le visage de Lord Bullingdon (Leon Vitali).
Le masque vénitien de Bill Harford (Tom Cruise) fut modelé à partir du visage de Ryan O’Neal (Barry Lyndon) [6].
Kubrick a confié à Abigail Mead, l’actrice qui interprète Amanda Curran (Mandy) pendant l’orgie, que quelque chose en elle lui rappelait Marisa Berenson (Lady Lyndon).
Le luxe inouï de Somerton ressuscite celui des demeures aristocratiques de Barry Lyndon.
À croire qu’au moment-clé où se décide le sort funeste de Mandy, nous nous trouvons, parmi des spectres, dans le caveau des Lyndon...
Kubrick nous susurre par ailleurs, à deux reprises, que la mort de Mandy est à la fois celle d’une prostituée de luxe et celle d’une reine...
Le titre de l’article annonçant son overdose la présente comme une ancienne « reine de beauté ». Et la voix de Mandy est celle de l’actrice australienne Cate Blanchett, qui vient à peine d’accéder à une renommée internationale pour le rôle-titre du film de Shekhar Kapur (Elizabeth, 1998) sur la reine Élisabeth 1ère d’Angleterre.
Et Stanley ne s’arrête pas en si bon chemin.
Pour nous redire que c’est l’insolente quintessence du Deuxième Sexe qui s’offre en sacrifice, il l’habille de l’ombre lointaine d’un majestueux personnage féminin ayant marqué les esprits.
« Curran, le patronyme d’Amanda, est un clin d’œil à Nick Curran (Michael Douglas), le détective de Basic Instinct (Paul Verhoeven, 1992.). Aucun doute n’est permis à ce sujet, le clin d’œil étant redoublé par le fait que nous découvrons le nom de famille de Mandy dans l’insert de l’article sur son overdose et que c’est aussi l’insert d’un article [7] – sur la bavure présumée qui lui vaut d’être dans la ligne de mire de la police des polices – qui fait apparaître à l’écran le nom de Nick Curran.
[...] Sans que l’on sache avec certitude si Catherine Tramell (Sharon Stone) était ou non la meurtrière, Basic Instinct se termine sur une – nouvelle – scène de sexe entre elle et Nick Curran. Et Amanda Curran pourrait donc apparaître comme le fruit de leur union.
Rien d’étonnant à cela. Catherine Tramell est une lady Lyndon sans la vertu, pervertie, arrogante, toxique, rapprochant [sa superbe] de celle de la Prostituée fameuse : estomaquante beauté, intelligence supérieure (diplômée – avec mention magna cum laude – en littérature et psychologie à l’université de Berkeley), fortune appréciable (110 millions de dollars) et best-sellers à répétition s’accompagnent d’un don pour mener les hommes par le bout du nez, d’une (bi)sexualité débridée et crâneuse (« I like hands and fingers. », « Have you ever fucked on cocaïne, Nick ? », etc.) et d’un exhibitionnisme espiègle et terminal (L’homme tue et la femme rend fou, Culture & Racines, 2021, p. 83.).
Camille Paglia [...] ne s’y est pas trompée, saluant « l’une des plus formidables interprétations féminines de l’histoire de l’écran » et s’extasiant devant « une formidable figure de vamp, de l’ampleur de Mona Lisa elle-même, aux allures de déesse païenne ». (Camille Paglia, Vamps & Tramps : New Essays, Vintage Books, 1994, p. 489.) »
Si nos yeux se dessillent et parviennent à entrevoir que le féminicide d’Eyes Wide Shut est une poupée russe d’où surgit un régicide, puis un déicide, on ne peut alors qu’exhumer la notion – chère à Benoîte Groult – de féminolâtrie et saisir qu’il ait fallu mettre en scène un « pape » [8] sataniste pour souligner l’audace, l’ampleur et la nature de ce répugnant « sacrilège ».
Notes
1. La snipeuse vietnamienne répète 15 fois « shoot » ou « shoot me » dans Full Metal Jacket.
2. On retrouve, en effet, Shelley Winters - qui jouait Charlotte Haze, la mère de Lolita – dans Blume in Love : elle y interprète une épouse, madame Cramer, que son mari délaisse pour des hôtesses de l’air.
3. « D’une certaine façon, les quatre soldats [de Fear and Desire] sont les fragments d’une même personnalité explosée : la pensée intellectuelle et les jeux de l’esprit, les pulsions émotives comme le désir et la peur, la maîtrise de ses sentiments et l’autodiscipline, enfin les fonctions qui assurent la survie » (Norman Kagan, Le cinéma de Stanley Kubrick, Ramsay, 1987, p. 32)
Pour Norman Kagan, il ne fait aucun doute que le titre du film se réfère spécifiquement à Sidney (Paul Mazursky).
4. « Le film fut un énorme succès financier et rapporta plus de 70 fois son coût de production lors de sa sortie. » (Marcus Hearn, The Hammer Vault : Treasures from the Archive of Hammer Films, Titan Books, 2011.)
5. Le film fut rebaptisé Terror of Frankenstein.
6. « La maschera che Bill Harford (Tom Cruise) indossa con il costume è modellata sul volto dell’attore Ryan O’Neal, il protagonista di Barry Lyndon [...] » (Eyes Wide Shut in tv : ecco 15 cose che non sapete sull’ultimo film di Stanley Kubrick, Francesco Tortora, Corriere.it du 13 septembre 2022)
7. “Cop Cleared in Tourist Shooting – Grand Jury Says Shooting Accidental”
8. Cape rouge est appelé « le pape » (entre guillemets) dans les documents de préproduction du film reproduits dans l’ouvrage de Robert P. Kolker et Nathan Abrams, Eyes Wide Shut : Stanley Kubrick and the making of his final film, Oxford University Press, 2019.